Condorcet - Conseils à sa fille

Condamné à mort, Nicolas de Condorcet a écrit des conseils pour sa fille, alors petite enfant. Ces conseils, malgré le vocabulaire et le style qui datent l'époque de la rédaction, sont tout à fait d'actualité. Comme beaucoup de ce que Condorcet a écrit ou pensé.
Klimt-Accomplissement.pngSi je publie, dans ce blog consacré à l'inégalité, ces conseils, c'est parce qu'ils sont tout empreints de cette conviction profonde que les humains sont tous égaux. Lorsqu'il dit à sa fille qu'il convient de secourir les autres, il l'avertit aussi « n'oublie jamais que celui qui reçoit est par la nature l'égal de celui qui donne », une phrase si proche du titre même de ce blog, et que je découvre. 
En termes d'égalité, et vous le remarquerez en lisant ces conseils, Condorcet aurait tout aussi bien pu donner les mêmes à un fils. Rien dans ce texte ne permet de penser qu'il fait une différence entre les hommes et les femmes, que ce soit par nature ou par rôle social. D'ailleurs, il venait de travailler à une constitution pour la France où il donnait le droit de vote aux femmes (...qui ne l'ont réellement eu qu'en 1945). Cette notion de l'égalité des humains « par la nature » s'oppose en tous points aux conceptions de son époque où, justement, la nature était représentée dans une organisation en forme d'échelle où tout le monde ne se valait pas, à commencer par la femme, classée seconde. Le monde terrestre était conçu selon la hiérarchie céleste, il était conçu sur la base d'une inégalité par essence et par nature entre les êtres.
Mais ce texte comporte aussi un certain nombre de remarques ou d'affirmations sur des attitudes à avoir et les conséquences de faire ou ne pas faire ce qu'il prescrit, en particulier concernant la sensation personnelle de satisfaction ou d'insatisfaction et qui correspondent complètement aux études les plus récentes, telles celles de Frans de Waal, sur l'empathie (théorisée dans la deuxième moitié du XXème siècle, Darwin l'a également perçue et, manquant du mot adéquat, l'a appelée "sympathie" alors que Kropotkine a parlé d'"entraide").  Ainsi, quand il dit « Ne donne point pour te délivrer du spectacle de la misère ou de la douleur, mais pour te consoler par le plaisir de les avoir soulagées », ou parle de « Cette douce sensibilité, qui peut être une source de bonheur, a pour origine première ce sentiment naturel qui nous fait partager la douleur de tout être sensible » on coirait qu'il fait référence aux observations décrites par Frans de Waal dans « L'Âge de l'Empathie », que je vous conseille de consulter avant, ou après, la lecture des conseils de Condorcet à sa fille. De Waal montre que l'entraide, l'interaction, les réalisations communes, le partage, le besoin de côtoyer les autres, le sentiment très fort de l'injustice, sont des fondements de la nature humaine, implantés au long de dizaines de millions d'années d'évolution des animaux dits "sociaux", jusqu'aux grands primates où elle prend sa plus grande ampleur.
Dans les conseils qu'il prodigue à sa fille il y a un fil conducteur, qu'on qualifierait volontiers d'humanisme. Pourtant, Condorcet semble aller plus loin : il ne se réfère pas à une pensée, une philosophie ou une morale mais à quelque chose qui pourrait être de l'ordre de l'instinct et qu'il ne faut pas pervertir. Comme s'il était persuadé de la nature "bonne" des êtres humains et il met en garde sa fille contre toutes les occasions qu'il y a dans une vie d'aigrir le caractère, de se refermer au lieu de rester ouvert aux autres, de se centrer sur ses problèmes personnels au lieu de prendre pour épicentre de sa vie la relation aux autres. Il préconise une manière d'être tout entière tournée vers la recherche de la compréhension des actions d'autrui, même lorsqu'elles nous sont désagréables ou destinées à nous blesser. Il convient, pour lui, de dépasser son sentiment immédiat pour chercher les raisons, chez soi et chez l'autre, qui le produit et, ce faisant, être capable de le transformer de manière positive pour pouvoir agir. Il se méfie des passions, qui perturbent le raisonnement. C'est sans doute un point important, il est lui-même confronté aux effets irrationnels de la passion, la passion politique pour ce qui le concerne, qui va lui ôter la vie peu de temps après la rédaction de ces conseils à sa fille.
« Fais que le sentiment de l'égalité et celui de la justice deviennent une habitude dans ton âme » - lui conseille-t-il, pour conclure « il est plus doux, plus commode, si j'ose le dire, de vivre pour autrui, et que c'est alors seulement que l'on vit véritablement pour soi-même ». Nous sommes ici loin des préceptes religieux qui, en préconisant le sacrifice, insinuent que la vie doit se confondre avec la souffrance. Condorcet relève au contraire qu'on ne vit pas seul mais en compagnie et que cette compagnie ne fait société que lorsque chacun prend soin des autres. Ainsi, c'est par la réciprocité que tous s'assurent le mieux-vivre auquel chacun aspire. Pour Condorcet, cette réciprocité semble devoir être faite par des individus autonomes par leurs moyens d'existence comme leurs sentiments, leurs idées, leurs choix. Et il prend longuement le temps d'inciter sa fille à se préparer à être en capacité de subvenir seule à ses besoins, afin de pouvoir faire face à un quelconque revers de fortune, tout en exerçant un art qui, en occupant la main, n'emprisonne pas l'esprit. 
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Condorcet a rédigé ces conseils à sa fille en 1794 - il meurt le 17 mars 1794


 

Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta première enfance, te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de toi avec une douce confiance, et contribuer à ton bonheur !

 

I.

Dans quelque situation que tu sois quand tu liras ces lignes, que je trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne et de celle de ta mère, songe que rien ne t'en garantit la durée.
Prends l'habitude du travail, non-seulement pour te suffire à toi-même sans un service étranger, mais pour que ce travail puisse pourvoir à tes besoins, et que tu puisses être réduite à la pauvreté, sans l'être à la dépendance.
Quand même cette ressource ne te deviendrait jamais nécessaire, elle te servira du moins à te préserver de la crainte, à soutenir ton courage, à te faire envisager d'un œil plus ferme les revers de fortune qui pourraient te menacer.
Tu sentiras que tu peux absolument te passer de richesses, tu les estimeras moins : tu seras plus à l'abri des malheurs auxquels on s'expose pour en acquérir ou par la crainte de les perdre.
Choisis un genre de travail où la main ne soit pas occupée seule, où l'esprit s'exerce sans trop de fatigue ; un travail qui dédommage de ce qu'il coûte par le plaisir qu'il procure : sans cela, le dégoût qu'il te causerait, si jamais il te devenait nécessaire, te le rendrait presque aussi insupportable que la dépendance. S'il ne t'en affranchissait que pour te livrer à l'ennui, peut-être n'aurais-tu pas le courage d'embrasser une ressource qui, pour prix de l'indépendance, ne t'offrirait que le malheur.

 

II.

Pour les personnes dont le travail nécessaire ne remplit pas tous les moments, et dont l'esprit a quelque activité, le besoin d'être réveillées par des sensations ou des idées nouvelles devient un des plus impérieux. Si tu ne peux exister seule, si tu as besoin des autres pour échapper à l'ennui, tu te trouveras nécessairement soumise à leurs goûts, à leurs volontés, au hasard, qui peut éloigner de toi ces moyens de remplir le vide de ton temps, puisqu'ils ne dépendent pas de toi-même.
Ils s'épuisent aisément, semblables aux joujoux de ton enfance, qui perdaient au bout de quelques jours le pouvoir de t'amuser.
Bientôt, à force d'en changer, et par l'habitude seule de les voir se succéder, on n'en trouve plus qui aient le charme de la nouveauté, et cette nouveauté même cesse d'être un plaisir.
Rien n'est donc plus nécessaire à ton bonheur que de t'assurer des moyens dépendants de toi seule pour remplir le vide du temps, écarter l'ennui, calmer les inquiétudes, te distraire d'un sentiment pénible.
Ces moyens, l'exercice des arts, le travail de l'esprit, peuvent seuls te les donner. Songe de bonne heure à en acquérir l'habitude.
Si tu n'as point porté les arts à un certain degré de perfection, si ton esprit ne s'est point formé, étendu, fortifié par des études méthodiques, tu compterais en vain sur ces ressources : la fatigue, le dégoût de ta propre médiocrité, l'emporteraient bientôt sur le plaisir.
Emploie donc une partie de ta jeunesse à t'assurer pour ta vie entière ce trésor précieux. La tendresse de ta mère, sa raison supérieures, sauront t'en rendre l'acquisition plus facile. Aie le courage de surmonter les difficultés, les dégoûts momentanés, les petites répugnances qu'elle ne pourra t'éviter.

Le bonheur est un bien que nous vend la nature,
Il n'est point ici-bas de moissons sans cultlure.

Ne crois pas que le talent, que la facilité, ces dons de la nature, qui tiennent peut-être plus à notre organisation première qu'à notre éducation ou aux efforts de notre volonté, soient nécessaires pour arriver à ce moyen de bonheur.
Si ces dons te sont refusés, cherche dans des occupations moins brillantes un but d'utilité qui les relève à tes yeux, dont le charme t'en dérobe l'insipidité.
Si ta main ne peut reproduire sur la toile ni la beauté, ni les passions, tu pourras du moins rendre des insectes ou des fleurs avec l'exactitude rigoureuse d'un naturaliste.
Vers quelque objet que ton goût t'ait portée, s'il t'a trompé sur ton talent, tu trouveras une semblable ressource.
Mais que la nature t'ait maltraitée ou qu'elle t'ait favorisée, n'oublie point que tu dois avoir pour but ce plaisir de l'occupation, qui se renouvelle tous les jours, dont l'indépendance est le fruit, qui préserve de l'ennui, qui prévient ce dégoût vague de l'existence, cette humeur sans objet, ces malheurs d'une vie d'ailleurs paisible et fortunée. Je ne te dirai point d'éviter que l'amour-propre vienne y mêler ses plaisirs et ses chagrins ; mais qu'il n'y domine point, que ses jouissances ne soient pas à tes yeux le prix de tes efforts, que ses peines ne te dégoûtent point de les répéter, que les unes et les autres soient à tes yeux un tribut inévitable que la sagesse même doit payer à la faiblesse humaine.

 

III :

 

Elle produit un sentiment de paix, une sorte de volupté douce, qui répand du charme sur toutes les occupations, et même sur la simple existence.
Prends de bonne heure l'habitude de la bienfaisance, mais d'une bienfaisance éclairée par la raison, dirigée par la justice.
Ne donne point pour te délivrer du spectacle de la misère ou de la douleur, mais pour te consoler par le plaisir de les avoir soulagées.
Ne te borne pas à donner de l'argent ; sache aussi donner tes soins, ton temps, tes lumières, et ces affections consolatrices souvent plus précieuses que des secours.
Alors ta bienfaisance ne sera plus bornée par ta fortune : elle en deviendra indépendante, elle sera pour toi une occupation comme une jouissance.
Apprends surtout à l'exercer avec cette délicatesse, avec ce respect pour le malheur, qui double le bienfait et ennoblit le bienfaiteur à ses propres yeux. N'oublie jamais que celui qui reçoit est par la nature l'égal de celui qui donne ; que tout secours qui entraîne de la dépendance n'est plus un don, mais un marché, et que, s'il humilie, il devient une offense.
Jouis des sentiments des personnes que tu aimeras : mais surtout jouis des tiens. Occupe-toi de leur bonheur, et le tien en sera la récompense. Cette espèce d'oubli de soi-même, dans toutes les affections tendres, en augmente la douceur et diminue les peines de la sensibilité. Si l'on y mêle de la personnalité, on est trop souvent mécontent des autres.
L'âme se dessèche, se flétrit, s'aigrit même. On perd le plaisir d'aimer ; celui d'être aimé est corrompu par l'inquiétude, par les douleurs secrètes, que trop de facilité à se blesser reproduit sans cesse.
Ne te borne point à ces sentiments profonds qui pourront t'attacher à un petit nombre d'individus ; laisse germe dans ton cœur de douces affections pour les personnes que les événements, les habitudes de la vie, tes goûts, tes occupations, rapprocheront de toi.
Que celles qui t'auront engagé leurs services, ou que tu emploieras, aient part à ces sentiments de préférence qui tiennent le milieu entre l'amitié et cette simple bienveillance par laquelle la nature nous a liés à tous les êtres de notre espèce.
Ces sentiments délassent et calment l'âme, que des affections trop vives fatiguent et troublent quelquefois. En défendant d'affections trop exclusives, ils préservent des fautes et des maux où leur excès pourrait exposer. Le sort peur nous ravir nos amis, nos parents, ce que nous avons de plus cher ; nous pouvons être condamnés à leur survivre, à gémir de leur indifférence ou de leur injustice ; nous ne pouvons les remplacer par d'autres objets ; notre âme même s'y refuse : alors ces sentiments, en quelque sorte secondaires, n'en remplissent pas le vide, mais empêchent d'en sentir toute l'horreur. Ils ne dédommagent pas, ils ne consolent même pas ; mais ils émoussent la point de la douleur, ils adoucissent les regrets, ils aident le temps à les changer en cette tristesse habituelle et paisible, qui devient presque un plaisir pour les âmes devenues sensibles à ceux de sentiments plus heureux.
Cette douce sensibilité, qui peut être une source de bonheur, a pour origine première ce sentiment naturel qui nous fait partager la douleur de tout être sensible. Conserve donc ce sentiment dans toute sa pureté, dans toute sa force ; qu'il ne se borne point aux souffrances des hommes : que ton humanité s'étende même sur les animaux. Ne rends point malheureux ceux qui t'appartiendront ; ne dédaigne point de t'occuper de leur bien-être ; ne sois pas insensible à leur na£ive et sincère reconnaissance ; ne cause à aucun des douleurs inutiles : c'est une véritable injustice, c'est un outrage à la nature, dont elle nous punit par la dureté de cœur que l'habitude de cette cruauté ne peut manquer de produire. Le défaut de prévoyance dans les animaux est la seule excuse de cette loi barbare qui les condamne à se servir mutuellement de nourriture. Interprètes fidèles de la nature, n'allons pas au-delà de ce que cette excuse peut nous permettre.
Je ne te donnerait point l'inutile précepte d'éviter les passions, de te défier d'une sensibilité trop vive ; mais je te dirais d'être sincère avec toi-même, de ne point t'exagérer ta sensibilité, soit par vanité, soit pour flatter ton imagination, soit pour allumer celle d'un autre.
Crains le faux enthousiasme des passions : celui-là ne dédommage jamais ni de leurs dangers ni de leurs malheurs. On peut n'être pas maître de ne pas écouter son cœur, mais on l'est toujours de ne pas l'exciter ; et c'est le seul conseil utile et praticable que la raison puisse donner à la sensibilité.

 

IV.

 

Mon enfant, un des plus sûrs moyens de bonheur est d'avoir su conserver l'estime de soi-même, de pouvoir regarder sa vie entière sans honte et sans remords, sans y voir une action vile, ni un tort ou un mail fait à autrui, et qu'on n'ait pas réparé.
Rappelle-toi les impressions pénibles que des torts légers, que de petites fautes t'ont fait éprouver, et juge par là des sentiments douloureux qui suivent des torts plus graves, des fautes vraiment honteuses.
Conserve soigneusement cette estime précieuse sans laquelle tu ne saurais entendre raconter les mauvaises actions sans rougir, les actions vertueuses sans te sentir humiliée.
Alors un sentiment doux et pur s'étend sur toute l'existence ; il répand un charme consolateur sur ces moments où l'âme, qu'aucune impression vive ne remplit, qu'aucune idée n'occupe, s'abandonne à une molle rèverie, et laisse les souvenirs du passé errer paisiblement devant elle.
Qu'alors, au milieu de tes peines, tu les sentes s'adoucir par la mémoire d'une action généreuse, par l'image des malheureux dont tu auras essuyé les larmes.
Mais ne laisse point souiller ce sentiment par l'orgueil. Jouis de ta vie sans la comparer à celle d'autrui : sens que tu es bonne, sans examiner si les autres le sont autant que toi.
Tu achèterais trop cher ces tristes plaisirs de la vanité : ils flétriraient ces plaisirs plus purs dont la nature a fait la récompense des bonnes actions.
Si tu n'as point de reproches à te faire, tu pourras être sincère avec les autres comme avec toi-même. N'ayant rien à cacher, tu ne craindras point d'être forcée, tantôt d'employer la ressource humiliante du mensonge, tantôt d'affecter dans d'hypocrites discours des sentiments et des principes qui condamnent ta propre conduite.
Tu ne connaîtras point cette impression habituelle d'une crainte honteuse, supplice des cœurs corrompus. Tu jouiras de cette noble sécurité, de ce sentiment de sa propre dignité, partage des âmes qui peuvent avouer tous leurs mouvements comme toutes leurs actions.
Mais si tu n'as pu éviter les reproches de ta conscience, ne t'abandonne pas au découragement : songe aux moyens de réparer ou d'expier tes fautes ; fais que le souvenir ne puisse s'en présenter à toi qu'avec celui des actions qui les compensent, et qui en ont obtenu le pardon au jugement sévère de ta conscience.
Ne prends point l'habitude de la dissimulation ; aie plutôt le courage d'avouer tes torts. Le sentiment de ce courage te soutiendra au milieu de tes regrets oiu de tes remords. Tu n'y ajouteras point le sentiment si pénible de ta propre faiblesse, et l'humiliation qui poursuit le mensonge.
Les mauvaises actions sont moins fatales par elles-mêmes au bonheur qu'à la vertu, que par les vices dont elles font contracter l'habitude aux âmes faibles et corrompues. Les remords, dans une âme forte, franche et sensible, inspirent les bonnes actions, les habitudes vertueuses, qui doivent en adoucir l'amertume. Alors ils ne se réveillent qu'entourés des consolations qui en émoussent la pointe, et l'on jouit de son repentir comme de ses vertus.
Sans doute les plaisirs d'une âme régénérée sont moins purs, sont moins doux que ceux de l'innoncence ; mais c'est alors le seul bonheur que nous puissions encore trouver dans notre conscience, et presque le seul auquel la faiblesse de notre nature et surtout les vices de nos institutions nous permettent d'atteindre.

Hélas ! tous les humains ont besoin de clémence !

 

V.

 

Si tu veux que la société répande sur ton âme plus de plaisirs ou de consolations que de chagrins ou d'amertumes, sois indulgente, et préserve-toi de la personnalité comme d'un poison qui en corrompt toutes les douceurs.
L'indulgence n'est pas cette facilité qui, née de l'indifférence ou de l'étourderie, ne pardonne tout que parce qu'elle n'aperçoit ou ne sent rien. J'entends cette indulgence fondée sur la justice, sur la raison, sur la connaissance de sa propre faiblesse, sur cette disposition heureuse qui porte à plaindre les hommes plutôt qu'à les condamner.
Par là tu sauras faire servir à ton bonheur cette foule d'êtres bons mais faibles, sans défauts rebutants mais sans qualités brillantes, qui peuvent distraire s'ils ne peuvent occuper, qu'on rencontre avec plaisir et qu'on quitte sans peine, que l'on ne compte point dans l'ensemble de sa vie, mais qui peuvent en remplir quelques vides, en abréger quelques moments.
Par là tu verras encore ces êtres supérieurs par leurs talents ou par leur âme, se rapprocher de toi avec plus de confiance.
Plus ils sont en droit de croire qu'ils peuvent se passer d'indulgence, plus ils en éprouvent le besoin. Accoutumés à se juger avec sévérité, la douceur d'autrui les attire ; et ils pardonnent d'autant moins le défaut d'indulgence, qu'indulgents eux-mêmes ils sont pportés à voir dans le caractère opposé plus d'orgueil que de délicatesse, plus de prétention que de supériorité réelle, plus de dureté que de véritable vertu.
Tes devoirs, tes intérêts les plus importants, tes sentiments les plus chers, ne te permettront pas toujours de n'avoir pour société habituelle que ceux avec qui tu aurais choisi de vivre. Alors ce qui ne t'aurait rien coûté, si, plus raisonnable et plus juste tu avais pris l'heureuse habitude de l'indulgence, exigera de toi des sacrifices journaliers et pénibles : ce qui avec cette habitude n'eût été qu'une légère contrainte, deviendrait sans elle un véritable malheur.
Enfin, elle est également utile et quand les autres ont besoin de nous, et quand nous-mêmes avons besoin d'eux : elle rend plus facile et plus doux le bien que nous pouvons leur faire ; elle rend moins difficile à obtenir et moins pénible à recevoir celui que nous pouvons en attendre. Mais veux-tu prendre l'habitude de l'indulgence ? Avant de juger un autre avec sévérité, avant de t'irriter contre ses défauts, de te révolter contre ce qu'il vient de dire ou de faire, consulte la justice : ne crains point de faire un retour sur tes propres fautes, interroge ta raison ; écoute surtout la bonté naturelle, que tu trouveras, sans doute, au fond de ton cœur : car, si tu ne l'y trouves pas, tous ces conseils seraient inutiles ; mon expérience et ma tendresse ne pourraient rien pour ton bonheur.
La personnalité dont je voudrais te préserver n'est pas cette disposition constante à nous occuper sans distraction, sans relâche, de nos intérêts personnels, à leur sacrifier les intérêts, les droits, le bonheur des autres ; cet égoïsme est incompatible avec toute espèce de vertu, et même de sentiment honnête ; je serais trop malheureux, si je pouvais croire avoir besoin de t'en préserver.
Je parle de cette personnalité qui, dans les détails de la vie, nous fait tout rapporter aux intérêts de notre santé, de notre commodité, de nos goûts, de notre bien-être ; qui nous tient en quelque sorte toujours en présence de nous-mêmes ; qui se nourrit de petits sacrifices qu'elle impose aux autres, sans en sentir l'injustice et presque sans le savoir ; qui trouve naturel et juste tout ce qui lui convient, injuste et bizarre tout ce qui la blesse ; qui crie au caprice et à la tyrannie, si un autre en la ménageant s'occupe un peu de lui-même.
Ce défaut éloigne la bienveillance, afflige et refroidit l'amitié. On est mécontent des autres, dont jamais l'abnégation d'eux-mêmes ne peut être assez complète. On est mécontent de soi, parce qu'une humeur vague et sans objet devient un sentiment constant et pénible dont on n'a plus la force de se délivrer.
Si tu veux éviter ce malheur, fais que le sentiment de l'égalité et celui de la justice deviennent une habitude dans ton âme. N'attends, n'exige jamais des autres qu'un peu au-dessous de ce que tu ferais pour eux. Si tu leur fais des sacrifices, apprécie-les d'après ce qu'ils te coûtent réellement, et non d'après l'idée que ce sont des sacrifices : cherches-en le dédommagement dans ta raison, qui t'en assure la réciprocité, dans ton cœur, qui te dira que même tu n'en aurais pas besoin.
Tu trouveras alors que, dans ces détails de la société, il est plus doux, plus commode, si j'ose le dire, de vivre pour autrui, et que c'est alors seulement que l'on vit véritablement pour soi-même.

 


Vous pouvez trouver le fac-simile de l'ouvrage original contenant ce texte sur le site Gallica de la BNF à l'adresse :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58105584/f814.image

 


 

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